Croyez-vous être en état de grâce ? Une question posée par un homme qui espère en une seule phrase la faire tomber. Autour d'elle, une salle froide en pierre, des dizaines de théologiens dont plusieurs ont été formés à l'Université de Paris. Et devant eux, seuls, sur un simple banc, une jeune fille qui ne sait ni lire ni écrire, sans avocat, sans conseiller, sans un seul visage familier dans la salle. Si elle répond oui, elle s'accuse elle-même d'orgueil. Et si elle répond non, elle admet que Dieu ne l'a jamais guidée et toute sa mission s'effondre. En réalité, il n'y a pas de bonne réponse. C'est un piège parfait, préparé par des hommes dont c'est le métier. Cette jeune femme s'appelle Jeanne d'Arc et dans les secondes qui suivent, elle va retourner le piège contre les hommes qui viennent de le lui tendre. Et aujourd'hui, je veux vous montrer avec ses propres mots comment une jeune paysanne, sans instruction formelle, a tenu tête à certains des théologiens et des juristes les plus expérimentés de son époque pendant des semaines entières d'interrogatoires. Et à la fin de cette vidéo, je vous montrerai comment vous pouvez, vous aussi, lire ses réponses originales en français sans avoir besoin de connaître le français du XVᵉ siècle.
Mais avant d'entendre sa réponse, il faut comprendre pourquoi cette question précise est aussi dangereuse. Nous sommes en 1431, à Rouen, et un an plus tôt, Jeanne a été capturée près de Compiègne, puis vendue aux Anglais. Mais les Anglais veulent obtenir bien plus davantage que sa mort. Ils veulent détruire ce qu'elle représente. Elle a mené les armées françaises jusqu'à la victoire d'Orléans. Elle a conduit le roi Charles VII jusqu'à son sacre, Reims. Et pour beaucoup de Français, elle est déjà devenue un symbole d'espoir et de légitimité pour le jeune roi. La faire condamner comme hérétique permettrait de présenter sa mission divine comme un mensonge et indirectement de discréditer le roi qu'elle a aidé à couronner. Alors, plutôt que de la traiter comme une simple prisonnière de guerre, les Anglais choisissent une arme plus lente, mais politiquement, beaucoup plus efficace: un procès en hérésie. L'homme chargé de mener ce procès, c'est l'évêque Pierre Cauchon, qui est très proche des intérêts anglais. Autour de lui, des dizaines de théologiens, capables de citer de mémoire des textes religieux entiers. Face à eux, une jeune femme qui n'a jamais appris à lire et qui, quelques années plus tôt encore, menait une vie de paysanne dans un petit village de Lorraine.
Et c'est dans ce contexte, après des jours d'interrogatoire, déjà épuisant, qu'on lui pose la question sur l'état de grâce. Ce n'est pas une question sincère, posée par curiosité spirituelle, c'est un piège technique préparé à l'avance pour l'obliger à se contredire elle-même devant témoin. Et voici ce qu'elle répond avec un calme extraordinaire : Si je n'y suis, que Dieu m'y mette et si j'y suis, que Dieu m'y garde. Une phrase courte, presque simple, à première écoute, mais regardez avec moi ce qu'elle fait exactement. Elle refuse d'affirmer une certitude qu'elle ne peut pas avoir. Elle échappe donc à l'accusation d'orgueil, mais elle refuse, dans la même phrase, de nier la grâce de Dieu. Et elle échappe donc aussi à l'aveu que ses juges espéraient. Elle transforme une question fermée, un piège à deux issues, en une prière ouverte. Elle ne répond pas au piège, elle le dépasse tout simplement sans jamais le nommer. En quelques mots, elle trouve la seule réponse qui ne permet ni de la condamner pour orgueil, ni de nier la mission qu'elle affirme avoir reçu de Dieu. Et les hommes qui l'interrogent ne disposent soudain plus d'aucune réponse immédiate pour la coincer. 25 ans plus tard, lors du procès destiné à réexaminer sa condamnation, Jean Tiphaine, qui avait assisté à plusieurs interrogatoires, se souviendra de la prudence, de la sagesse et du courage avec lesquels elle répondait.
Et ce n'est pas à un moment isolé, pendant les semaines de son procès, Jeanne répond encore et encore avec cette même précision tranquille. Quelques jours plus tard, ces juges l'interrogent sur son étendard, le grand drapeau qu'elle portait pendant les combats. Ils lui demandent pourquoi cet étendard avait été admis dans la cathédrale de Reims lors du sacre de Charles VII, alors que ceux des autres capitaines n'y avaient pas été portés. Et derrière cette question, il cherche encore la même chose, une trace d'orgueil. Ils veulent qu'elle reconnaisse avoir réclamé pour elle-même un honneur particulier. Mais Jeanne leur répond : Il avait été à la peine. C'était bien raison qu'il fut à l'honneur. Autrement dit, cet étendard avait traversé les combats et les dangers. Il était donc naturel qu'il soit également présent au moment de la victoire. Alors remarquez ce qu'elle fait encore une fois. Elle ne parle pas de son propre courage, elle ne réclame aucun honneur pour elle-même, elle déplace l'attention vers le symbole qui avait accompagné sa mission. Et elle nous laisse une phrase que l'on peut encore comprendre aujourd'hui : après avoir été à la peine, on peut enfin être à l'honneur. Prenons un instant pour mesurer ce qui se passe réellement jour après jour dans cette salle de Rouen.
D'un côté, des dizaines d'hommes formés à l'art de la rhétorique et du droit canon, habitués à interroger des accusés bien plus expérimentés qu'elles. De l'autre, une jeune femme de 19 ans qui n'a jamais appris à lire, interrogée sans relâche, seule, sans repos véritable et sans aucun conseil juridique. Et pourtant, lorsque l'on lit les échanges qui nous sont parvenus, ce n'est presque jamais Jeanne qui semble perdre le contrôle de la conversation. À plusieurs reprises, ces juges doivent reformuler leurs questions, revenir sur ces questions ou changer brusquement de sujet, faute de pouvoir obtenir l'aveu qu'ils recherchent. Et il y a quelque chose d'assez bouleversant dans le fait que nous puissions encore lire ces phrases aujourd'hui. Pendant les interrogatoires, plusieurs notaires consignaient en français les questions posées à Jeanne et les réponses qu'elles donnaient. Leurs notes étaient ensuite comparées, organisées et utilisées pour rédiger les actes officiels du procès. Nous ne possédons donc pas un enregistrement parfait au sens moderne du terme, mais nous possédons quelque chose d'extraordinairement rare pour cette époque. Une trace très proche de la manière dont Jeanne répondait réellement. Près de 600 ans plus tard, nous pouvons encore reconnaître son intelligence, son caractère et même, parfois, son étonnant sens de la formule.
Et ce contraste me fascine parce qu'il renverse presque tout ce qu'on imagine d'un procès médiéval. On pense souvent à ces procès comme à des formalités écrasantes où l'accusé n'a, dès le départ, aucune chance réelle. Ici, dans l'instant précis de la parole, la balance du pouvoir intellectuel semble parfois étrangement s'inverser. Et c'est exactement ce qui me touche dans cette histoire et c'est exactement ce que je voulais vous faire ressentir aujourd'hui. Pas seulement l'idée vague qu'elle était courageuse, mais quelque chose de plus concret, comme si je pouvais vous dire de manière très concrète comment Jeanne d'Arc pensait réellement, sous une pression que la plupart d'entre nous n'auront jamais à imaginer. Si vous voulez découvrir d'autres réponses de Jeanne d'Arc dans le texte original, j'ai préparé une courte expérience en français avec le vocabulaire et le contexte nécessaire pour les comprendre au niveau intermédiaire. Le lien pour obtenir la totalité se trouve juste en dessous de la vidéo, mais avant de quitter Jeanne, il faut quand même aller jusqu'au bout de son histoire. Malgré la force de ses réponses, malgré des semaines entières où elle a tenu tête à ses juges sans jamais vraiment se trahir, Jeanne est condamnée.
Le 30 mai 1431, elle est exécutée sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Elle a 19 ans. Son intelligence, sa clarté, sa précision remarquable dans chaque réponse, tout cela n'a pas suffi, en fin de compte, à la sauver. Et c'est peut-être la partie la plus difficile à accepter dans cette histoire. Parfois, avoir raison et même le prouver devant témoin ne suffit pas. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. 25 ans plus tard, un second procès est organisé, cette fois à la demande de sa propre famille. Chaque élément du premier jugement est réexaminé minutieusement et en 1456, le premier procès est officiellement déclaré injuste et son jugement est annulé. Ces propres mots, ceux-là mêmes qui avaient été utilisés contre elle à Rouen, sont relus par une nouvelle génération de juges et cette fois, ils sont entendus très différemment. Ce sont ces mots, prononcés dans cette salle froide de Rouen, il y a presque 600 ans, que je vous propose de découvrir par vous-même dans le guide que j'ai préparé pour vous. Si ça vous intéresse, le lien pour le guide est juste en dessous dans la description de la vidéo. Jeanne d'Arc n'avait ni titre, ni instruction formelle, ni pouvoir dans cette salle.
Elle avait seulement sa voix et une clarté d'esprit que ses juges ne sont jamais véritablement parvenus à lui retirer. Presque 600 ans plus tard, cette voix nous parle encore dans une langue qui, avec un peu de contexte et de patience, reste accessible à tous ceux qui veulent vraiment l'écouter. Et si vous voulez voulez maintenant comprendre pourquoi Jeanne a risqué sa vie pour conduire Charles VII jusqu'à Reims et aussi pourquoi presque tous les rois de France étaient couronnés dans cette ville plutôt qu'à Paris, je vous propose de regarder cette vidéo. Vous pouvez cliquer dessus juste ici. Elle vous permettra de comprendre ce que le sacre de Charles VII représentait réellement et pourquoi il était si important pour Jeanne.